Passion

 

 

 

Passion 

 

 

…Je veux bien dire la vérité, mais je la sens toute éparse en moi comme une meule de foin qu’emporte la rivière. La vérité…laquelle choisir ? Lui avouer que la moindre de ses paroles me retient ici ? Et en même temps je me sens froide et douce, les sens endormis, très différente de ce que j’étais hier soir ? Tout cela est vrai et impossible à dire. 

 Il devine peut être, pendant qu’il caresse ma cheville à travers la soie de mon bas. Mais c’est à peine une caresse, cela ressemble au mouvement machinal dont on suit un dessin avec le bout du doigt, sur une étoffe ou sur un papier de tenture… 

- Dites, répète-t-il, dites que vous avez envie de vous en aller ? 

  Il a rampé encore un peu plus près, je sens son menton sur mes jambes croisées…Je le regarde bien dans les yeux et je lui réponds tristement : 

- Non. 

 

  Il n’y a plus qu’une seule flamme haletante, dans un coin de la cheminée. Elle se couche sur le brasier rose et noir, et on croit qu’elle ne se relèvera plus, puis elle s’échappe encore une fois et bat de l’aile…C’est bien la lumière qu’il faut, pour contempler d’aussi près ce visage d’homme presque inconnu, qu’elle dérobe et sculpte tout à tour. L’accent si triste de mon aveu l’a retenu de bondir, il à cherché, trouvé le ton d’une gentillesse tendre pour insister : 

- Alors, restez ? 

  D’un geste pauvre, je désigne autour de moi la chambre, la maison étrangères – sur moi ce costume, ce chapeau que je n’ai pas quittés depuis tant d’heures, et j’essaie de plaisanter : 

- Voyons, Jean, vous comprenez bien qu’avec la meilleure immoralité du monde… 

  Puis je me tais brusquement, et je garde mes forces pour me débattre, car il a commencé de m’envahir, de grimper autour de moi en paralysant mes deux bras. Il se fait lourd exprès, il se fait collant comme une mauvaise plante tenace. Je n’ai pu me lever, ni même décroiser mes jambes. Je lutte en conscience, à demi renversée, appuyée sur un bras en disant tout bas : 

- C’est bête…Dieu que c’est bête !… 

…Jusqu’à ce que ma simplesse de femelle sentimentale se plaigne dans ce cri indigné : 

- Vous ne m’aimez même pas ! 

  Sans cesser de tenir mes deux bras, Jean se soulève et me regarde, au dessous de lui d’un air sévère : 

- Eh bien, et vous, donc ? 

  Puis il se penche et m’embrasse sur la bouche, délicatement. Cela est si doux, après ces deux minutes de lutte, que je me l’accorde comme un repos, et je laisse aller ma tête sur le tapis. Que c’est doux, cette bouche nue, ces lèvres pleines qui résistent au baiser, élastiquement, qu’il faut écraser un peu pour rencontrer les dents…Je voudrais rester ainsi terrassée, le cœur battant dans la gorge, tandis que le brasier rose chauffe ma joue et que sa lueur se reflète au dessus de moi dans deux yeux d’argent gris…Que c’est doux, l’instant de se perdre assez pour penser : « Me voici délivrée du soucis de penser. Baise-moi, bouche pour qui je ne suis que bouche. » Mais cette bouche est celle d’un ennemi que le baiser rend sauvage, qui me sait réduite, et ne m’épargnera rien. 

  Orgueilleux, plein de foi dans l’issue triomphale, il montre un dédain barbare des moyens. Les cheveux, la jupe, le linge fin, il les froisse et les foule ensemble, comme s’il n’avait pas le temps de me dévêtir…C’est moi qui murmure honteuse : « Attendez…. » C’est moi qui défait et dissimule l’épingle qui blessait, la boucle, le ruban ; c’est moi,  couchée et les reins sur le tapis, qui donne à Jean le coussin bondissant de mon corps un peu meurtri, et c’est moi pourtant, quand il repose au creux de mon épaule son front voilé de cheveux, ses yeux fermés et sa bouche entr’ouverte…C’est moi la plus heureuse… 

 

 

- Tu es bien ?… 

- Je suis bien. 

  Renversée, immobile, écrasée, il me semble que je viens de tomber, de très haut, au milieu de ce lit. Un souffle frais, un rayon de soleil couchant entrent par la fenêtre ouverte, et je vois danser au plafond, à chaque passage de camion ou d’automobile, le reflet de l’eau qui emplit un verre…La tête me tourne un peu, parce que j’ai le front plus bas que la gorge, mais je demeure par paresse et par calcul, dans cette attitude qui dérobe mon visage et livre le reste. 

  Je ne vois que le plafond et le reflet dansant, à travers mes cheveux mêlés…Autrefois, quand j’étais une enfant, je regardais ainsi le ciel, entre des tiges de seigle croisées au dessus de ma tête… 

  Un bras nu glisse contre ma hanche et je murmure faiblement : 

- Reste donc tranquille, tu ne me gênes pas. 

  Le bras se hausse pour soutenir ma nuque et je l’accepte, je me cale contre son corps qui gît auprès du mien, je m’en sers comme d’un coussin ou d’un coin de tapis… Puis je ne bouge plus, et je ris tout bas… 

- Qu’est ce qui te fait rire ? demande la voix nonchalante de Jean. 

- Je ris parce que j’entends tes gestes. Tu viens d’étendre ton bras libre vers la table où sont les fruits, et tu n’as pas pu l’atteindre. Tu ramènes ton bras sur le lit, avec regret…Dis que ce n’est pas vrai ? 

- C’est vrai. Mais remonte un peu contre moi, tu as glissé toute au milieu du lit, je ne te vois plus… 

  Je geins comme une blessée : 

- Oh ! Non, oh ! Non, oh ! Je t’en supplie, je vais me casser si je bouge maintenant, patiente encore… 

  Il se tait, et je me remets à attendre délicieusement le retour de mes forces. 

  Combien de temps, depuis l’heure où nous roulions mêlés sur le tapis, devant le feu mourant ? Un jour ? Un an ? Un seul jour, et cela me paraît si loin. Je suis revenue aujourd’hui, j’ai déjeuné avec Jean, et après le déjeuner je l’ai suivi dans sa chambre. Il n’a pas fermé la fenêtre, il n’a pas tiré les rideaux. Comme je l’ai bien secondé ! Si bien, que notre étreinte eut l’air d’une harmonieuse lutte, réglée d’avance. 

  Je n’ai jamais connu cela, cette joie intelligente de la chair, qui reconnaît immédiatement et adopte son maître, et qui s’empresse pour lui, se fait docile, prodigue…Cela est si beau, si aisé, cela ne ressemble pas à de l’amour. 

  Rien qu’au choc des genoux nus, rien qu’au nœud des bras attentifs à se bien lier, j’ai senti commencer des heures sans prix, et sans danger. Je suis fière qu’il me doive autant que je lui dois. Tout a été si parfait ; je ne veux pas que notre repos envie rien à notre plaisir ; c’est pour cela que je m’étaie confortablement contre Jean, et qu’ne même temps ma jambe s’assure que sa jambe repose longue et confiante près de la mienne, sans crispation polie, et sans recul. 

  Nous ne nous sommes pas beaucoup parlé, mais nous nous sommes dit des choses nécessaires, agréables, véridiques. Il m’a dit : « Que tu as de beaux bras, et que j’aime te sentir pesante et solide quand je te soulève ! » 

  Et je lui ais avoué à mon tour : 

- Comme tu me conviens ! Tu as une peau lisse, sèche et chaude qui ressemble à la mienne… 

   Et il est resté sérieux quand je lui ai dit qu’il était beau, et je l’ai trouvé plus modeste de ne pas protester, puisque son corps et son visage… 

  Je m’agite imperceptiblement, en cherchant justement à recomposer les traits de ce visage qui vient de m’échapper, comme un mot capricieux. Voyons…Je dessinais de mémoire le nez, et la fossette du menton, la bouche…Oh ! La bouche…Je sais la couleur des yeux, et …Non, l’ensemble du visage fond, je l’ai…Faut il dire monstrueusement : je l’ai oublié ? 

  D’un coup de reins, je m’assieds sur le lit, et je me penche anxieuse sur Jean, comme si j’avis craint en vérité de ne plus le reconnaître…A la bonne heure ! Le voici tel que je le savais. Je l’ai gardé sans doute trop près de mes yeux aujourd’hui, bouche contre bouche et dur nez frais contre le mien, tous ses traits s’étaient brouillés… 

- Pourquoi ris-tu encore ? 

- Je ne ris pas je m’étire, je suis bien. Ta chambre sent l’œillet. Comme tu es brun sur ce drap blanc ! 

  Il s’étale et se laisse regarder. A cause de la courbe de ses paupières, il à l’air de sourire dès qu’il ferme les yeux. Je touche d’une main légère, tout ce qui m’attire ou m’intrigue dans ce  visage renversé : le léger coup de rasoir qui recule la ligne des cheveux, la lèvre féminine, le cou si jeune. C’est la première fois que je pense à son âge, à lui… 

- C’est une cicatrice, là, sur la tempe ? 

- Oui, je crois… 

- Et là, dis, c’est un signe au milieu de la poitrine ? Un grain de beauté, si tu veux…Laisse, que je voie…Tes veines sont vertes, à la saignée et au poignet, vertes, vertes ! Dieu, que je m’amuse ! Et toi ? 

- Renée… 

- Quoi ? 

  Je le regarde avec un peu d’étonnement, quand il prononce mon nom. Avant, je n’y prenais pas garde… 

- Tu veux te lever, Renée ? 

- Non, pour quoi faire ? 

  J’ai retrouvé sous un oreiller mon mouchoir à poudre, et je veloute mon nez et mes joues, sans souhaiter d’autres apprêts. 

- Pour quoi faire ? Je n’ai envie ni du bain, ni du peigne, ni sortir. Je n’ai envie que de garder ta bonne chaleur, ton parfum, de dormir là-dedans et de nous éveiller quand nous en aurons assez. Et toi, Jean ? 

- Moi aussi. 

  Il roule contre moi comme un arbre rond et lourd, et cherche de l’épaule, de la nuque, une place confortable. Il ferme les yeux, les rouvre quand il croie que je ne le vois pas, et il me semble que ces beaux yeux gris me réclament, me reprochent quelque chose… 

- Tu as sommeil ? Couche-toi là. 

  Où est le temps où je trouvais si lourde une tête d’homme, confiée un instant à mon épaule ?…Je respire des narines et des lèvres, l’odeur un peu brûlée de la dure chevelure noire : 

_ Tu ris encore ? 

- Mais je ne ris pas ! Pourquoi veux-tu tout le temps que je rie ? 

- Au contraire, je ne veux pas, soupire-t-il. Moi, je n’ai pas envie de rire. 

- Tu es malheureux ?…Tu es fatigué ?…Tu es mécontent de moi ?… 

  Il fait « non », en frottant sa tête sur mon sein. La nuit va bientôt me le cacher, mais le sommeil va me le donner davantage. Il va oublier mon épanouissement, mon aisance fraternelle après le plaisir…Peut être me voulait-il heureuse, mais plus respectueuse de ses dons, plus brisée, plus vaincue…Je ne suis pas vaincue, je suis contente… 

- Demain, tu viendras, Renée ? 

- Mais bien sûr, je viendrais. 

- Et les autres jours ? 

- Je ne sais pas, comment veux tu que je sache ? 

- Tu n’en as donc pas envie ? 

  J’étreins, de toute ma vigueur revenue, le robuste corps abandonné : 

- Je te jure bien que si… 

  Il murmure, comme en songe, déjà : 

- Tu comprends…Je t’aime… 

- Qu’est ce que tu racontes ? 

- Mais oui…tu comprends…l’amour… 

  Je ferme, en y pressant ma joue, la belle bouche imprudente : 

- Chut !…pas ce mot là ! Adieu ! Tais-toi. Dormons ! 

 

 

 

 

 

(…) Le soleil descend et étire sur la mer l’ombre conique des récifs. L’heure à passé, et je suis toujours là, sous l’auvent de toile, contre la muraille dorée. Il y à là-bas, très loin, sur le haut d’une falaise dentelée, une toute petite silhouette noire, qui se déplace capricieusement, s’approche, s’arrête, repart…C’est lui. Il doit voir ma robe blanche. Il viendra sans se presser, puisque je l’attends. Quand je l’apercevrais là, en bas, noir et net sur la plage blonde, alors seulement je me lèverais pour aller au-devant de lui. Je ne me hâterai pas non plus, puisqu’il vient à moi. Il posera son bras sur mon épaule et il me dira que la journée fut belle, il me contera l’oiseau poursuivi, la martre jaune qui s’est enfuie. Nous échangerons peu de mots, mais nos pleins et confiants silences se souviendront que nous nous sommes, depuis deux mois, tout dit, et que nos paroles nous enrichissent peu à peu de l’autre… 

  Il repartira demain, anxieux de posséder, en ses brèves vacances, toutes les heures de ce pays qu’il aime. Il marche avec fougue, il déploie ici une activité de paysan heureux. Je le seconde, mais en arrière de lui, ralentie, adoucie, changée. Il me semble, à le voir s’élancer sur la vie, qu’il a pris ma place, qu’il est l’avide vagabond et que je le regarde, à jamais amarrée… 

 

 

 

Colette 

L’entrave 

 

La psychanalyste Julia Kristeva, à mené un travail d’analyse de grande qualité sur l’oeuvre de Colette. Voici un lien qui vous informera sur ce travail: http://ecrits-vains.com/critique/domeneghini23.htmLe génie féminin: Colette

Julia Kristeval’aube 2004



MON SEJOUR CAUCHEMARDESQUE ... |
Car Dieu a tant aimé le mon... |
LA VENTE DIRECTE CHEZ PERRAULT |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Saperlipopette
| soulager la douleur
| Les implants mammaires, ce ...