Jalousie

Jalousie 

Je n’ai jamais pu supporter la moindre critique te concernant. Que l’on prononce sur toi la moindre parole blessante, la plus légère réserve, je l’entends, je n’oublie pas, je garde. Je ne m’en sers pas mais c’est là, comme un abîme entre moi et ceux qui, un jour, ne serait ce qu’une fois, auront émis un doute sur toi. C’est ma façon d’aimer. C’est la seule que je connaisse. Ce n’est pas que tu sois parfaite. Ce n’est pas non plus que tu sois une sainte. Même les saintes, surtout elles, quand on entend ce qu’elles disent, et elles le disent clairement, même les saintes se jugent, et à juste titre, les dernières des dernières, et cela en raison d’une loi spirituelle élémentaire : plus on s’approche de la lumière, plus on se connaît plein d’ombres. Il n’y a pas de saintes, même les saintes le disent. Il y a du noir et il y a parfois une fée qui invente une source dans le noir. Moitié source, moitié fée : de toi il ne m’est jamais venu que du bien. Ou plus précisément, plus merveilleusement : même quand de toi il me venait du mal, ce mal tournait immédiatement en bien. Tu m’as fais connaître, pourquoi le taire, le grand délire de la jalousie. Rien ne ressemble plus à l’amour et rien ne lui est plus contraire. Violement contraire. Le jaloux croit témoigner, par ses larmes et par ses cris, de la grandeur de son amour. Il ne fait qu’exprimer cette préférence archaïque que chacun a pour soi même. Dans la jalousie, il n’y a pas trois personnes, il n’y en a même pas deux, il n’y en a soudain plus qu’une en proie au bourdonnement de sa folie : je t’aime donc tu me dois tout. Je t’aime donc je suis dépendant de toi, donc tu es liée par cette dépendance, tu es dépendante de ma dépendance et tu dois me combler en tout, et puisque tu ne me combles pas en tout, c’est que tu ne me combles en rien, et je t’en veux pour tout et pour rien, parce que je suis dépendant de toi et que je voudrais ne plus l’être, et parce que je voudrais que tu répondes à cette dépendance, etc.Le discours de la jalousie est intarissable. Il se nourrit de lui-même et n’appelle aucune réponse, d’ailleurs il n’en supporte aucune- toupie, spirale, enfer. J’ai connu ce sentiment quinze jour, mais une heure aurait suffi amplement pour le connaître tout. Au quinzième jour l’enfer était passé, définitivement. Pendant ces quinze jours je piétinais dans la mauvaise éternité des plaintes : j’avais l’impression que tu épousais le monde entier-sauf moi. C’est le petit enfant en moi qui trépignait et faisait valoir sa douleur comme monnaie d’échange. Et puis j’ai vu que tu n’écoutais pas ce genre de choses et j’ai compris que tu avais raison, profondément raison de n’en rien entendre : le discours de la plainte est inaudible. Aucune trace d’amour là-dedans. Juste un bruit, un ressassement furieux : moi, moi, moi. Et encore moi. Au bout des quinze jours un voile s’est déchiré en une seconde. Je pourrais presque parler de révélation. D’ailleurs c’en est une. Tout d’un coup ça m’était égal que tu épouses le monde entier. Ce jour là j’ai perdu une chose et j’en ai gagné une autre. Je sais très bien ce que j’ai perdu. Ce que j’ai gagné, je ne sais comment le nommer. Je sais seulement que c’est inépuisable.  L’enfant furieux a mis quinze jours pour mourir. C’est peu de temps, je le vois bien : chez d’autres il règne infatigable, tout au long de la vie. C’est ton rire devant mes plaintes qui a précipité les choses. C’est le génie de ton rire qui s’est enfoncé droit au cœur de l’enfant roi, c’est ta liberté pure qui m’a soudain ouvert tous les chemins. Après la mort de l’enfant roi, et seulement après cette mort, l’enfance pouvait venir- une enfance comme un amour nomade, rieur, insoucieux des titres et des appartenances. 

Chritian Bobin /La plus que vive Collection l’un et l’autre  Gallimard1996 

 



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