LA PROMESSE DE L’AUBE

 

 

Ce fut seulement aux abords de la quarantaine que je commençais à comprendre. Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Çà vous donne de mauvaises habitudes. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous cotés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout ou vous allez, vous portez sur vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu.

Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leur petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.

 

« La promesse de l’aube »

Romain Gary



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